4 à 8 voyages par an : la corruption qui attend la diaspora, de l’aéroport aux routes

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Imaginez : vous venez de passer quatorze heures dans un avion, vous avez une réunion à 14 h, et la seule chose qui vous sépare de la sortie de l’aéroport, c’est un test Covid dont vous connaissez déjà le résultat — négatif, comme les sept dernières fois. Sauf que votre nom ne sort pas. Pas sur la première liste. Pas sur la deuxième. Pas sur la troisième. Et autour de vous, on vous souffle : « Tu as donné combien ? »

Bienvenue à Yaoundé-Nsimalen.

Un entrepreneur de la diaspora qui rentre entre quatre et huit fois par an au Cameroun a accepté de raconter, sans détour, ce qu’il vit à chaque passage. Son témoignage dépasse l’anecdote de voyage. Il dessine le portrait d’un système où la corruption s’est incrustée dans les gestes les plus banals — passer un contrôle sanitaire, obtenir un permis de conduire, prendre la route nationale.

Le test Covid de l’aéroport : quand la santé publique devient un guichet parallèle

Depuis la crise sanitaire, le Cameroun teste systématiquement tous les voyageurs à l’arrivée, même ceux qui présentent un PCR négatif valide. La justification officielle : des faux tests circulaient, et la maladie continuait de se propager malgré les contrôles aux frontières.

Sur le papier, l’intention est défendable. Dans la pratique, le dispositif a créé un goulet d’étranglement monumental. Au début, un voyageur arrivé à 21 h pouvait ne quitter l’aéroport qu’à 2 h du matin. Avec l’ajout progressif de guichets, l’attente s’est réduite — entre 15 et 60 minutes selon votre place dans la file — mais le problème a muté.

Notre entrepreneur, habitué de Douala où il est connu du personnel, se retrouve ce jour-là à Yaoundé pour la première fois. Il sort parmi les tout premiers de l’avion, se fait tester immédiatement. Et puis il attend. Les résultats sont annoncés à voix haute, par listes de 15 à 20 noms, « comme au bac », dit-il. Son nom n’apparaît nulle part.

C’est là qu’une voyageuse, assise à côté de lui dans la salle d’attente, lâche la phrase qui résume tout : « Tu vas aussi devoir donner pour que ton nom sorte. » Un autre passager lui demande carrément : « Tu as donné combien ? »

Impossible de confirmer formellement l’existence d’un circuit de paiement. D’autres voyageurs interrogés dans la même salle affirment n’avoir jamais payé ni rencontré ce problème. Mais le doute est là, installé, nourri par un dispositif opaque où personne ne peut vérifier l’ordre réel de traitement des échantillons.

Après réclamation auprès d’un agent en tenue, le nom finit par apparaître — tout en bas d’une liste, avec 25 minutes de retard injustifié par rapport à son rang d’arrivée. Coïncidence ? Peut-être. Mais quand on multiplie ce flou par près de 2 000 voyageurs testés chaque jour entre Douala et Yaoundé — soit environ 800 000 par an —, on comprend que même une petite « taxe informelle » par passager représente une manne considérable.

Réflexe pratique n° 1 : À l’aéroport, notez l’heure exacte de votre prélèvement et votre position dans la file. Si votre nom tarde anormalement, réclamez auprès du responsable en citant ces éléments factuels. Ne payez jamais de « frais d’accélération » — ils n’existent dans aucun texte officiel. Exigez un reçu pour tout paiement qu’on vous demande.

Le permis de conduire : un document acheté, pas mérité

Si la corruption à l’aéroport relève du soupçon, celle qui entoure le permis de conduire camerounais est un secret de polichinelle. Un membre de la diaspora raconte avoir obtenu le sien en 2007 à Douala après un parcours du combattant de trois mois — deux échecs au code, deux échecs à la conduite, alors qu’il estime avoir répondu correctement. Il a finalement réussi à la troisième tentative. Son tort ? Avoir refusé de payer.

Autour de lui, ce jour-là, la quasi-totalité des candidats avaient « arrangé » leur affaire. Un intermédiaire circulait parmi les postulants avant même le début de l’épreuve pour demander : « Tu as payé ? À qui ? » Le circuit était organisé, assumé, presque routinier.

Un examen fantôme

L’épreuve du code se déroulait dans un centre administratif du quartier des affaires de Douala, sous forme d’un parcours oral face à cinq instructeurs installés à des postes séparés. Chacun posait trois questions tirées au hasard. Sur le papier, un dispositif sérieux. Dans les faits, un théâtre où le résultat était souvent décidé avant même que le candidat n’ouvre la bouche.

La conséquence ? Des routes transformées en cimetières à ciel ouvert.

La nationale Douala-Yaoundé : « l’autoroute de la mort »

Ce même entrepreneur raconte un accident évité de justesse sur la route nationale 3, celle que les habitués surnomment « l’autoroute de la mort ». Il roulait avec un proche quand un bus de transport d’environ 70 places a effectué un dépassement suicidaire, fonçant droit sur leur véhicule. Ils n’ont survécu que grâce à une voie de dégagement fortuite sur le bas-côté — un coup de chance, rien de plus.

Quelque temps plus tard, sur ce même axe, un homme n’a pas eu cette chance. Un camion transportant des grumes de bois l’a percuté de plein fouet. Mort immédiate.

Le lien entre ces drames et les permis achetés est direct :

  • 99 % des conducteurs de motos-taxis n’auraient aucun permis moto et aucune notion réelle du code de la route — ni priorité à droite, ni signalisation.
  • Le permis camerounais n’est reconnu ni échangeable dans de nombreux pays, précisément parce qu’il est identifié comme obtenu frauduleusement dans la majorité des cas.
  • Le phénomène dépasse le Cameroun : des constats similaires sont rapportés en Côte d’Ivoire et au Sénégal.

Ce n’est plus un permis de conduire. C’est, pour reprendre l’expression brutale mais juste de notre témoin, un « permis de tuer ».

Le vrai coût de la corruption : quand l’incompétence achetée tue

On pourrait croire que ces histoires ne concernent que les « petites gens ». C’est faux. Le parallèle est saisissant avec d’autres secteurs. Notre interlocuteur évoque des professionnels de santé en blouse blanche dont le diplôme a été obtenu par les mêmes voies que le permis de conduire — et qui, eux aussi, tuent par incompétence réelle derrière une autorisation de façade.

Le schéma est toujours le même : on sacrifie le mérite à la facilité, on achète une autorisation qu’on n’a pas les compétences de mériter, et l’outil censé protéger la collectivité se retourne contre elle.

Pour la diaspora qui rentre investir, créer une entreprise ou simplement retrouver les siens, cette réalité n’est pas abstraite. Elle commence à la descente de l’avion et ne s’arrête pas.

Quatre réflexes pour ne pas alimenter le système

Dénoncer ne suffit pas. Encore faut-il savoir comment se comporter concrètement quand on est face au guichet, au commissariat ou au volant.

  • Exigez un reçu officiel pour tout paiement. Un agent qui refuse de fournir un reçu sait que ce qu’il demande est illégitime. La simple demande suffit parfois à faire disparaître le « supplément ».
  • Connaissez vos droits avant d’atterrir. Renseignez-vous sur les frais légaux (test, visa, enregistrement) et imprimez les textes officiels. Un voyageur informé est un voyageur difficile à racketter.
  • Refusez les « frais accélérateurs ». Oui, cela peut vous coûter 25 minutes de plus à l’aéroport. Mais chaque billet glissé sous la table renforce le système pour le voyageur suivant — qui sera peut-être votre mère, votre sœur ou votre enfant.
  • Vérifiez le permis de votre chauffeur. Si vous engagez un conducteur sur place, demandez à voir son permis, interrogez-le sur quelques règles de base. Un vrai titulaire du permis n’aura aucun mal à répondre. Un faux se trahira en trente secondes.

La leçon-clé : La corruption n’est pas une fatalité culturelle. C’est un circuit économique qui ne survit que parce qu’il a des clients. Chaque refus individuel, même petit, même inconfortable, réduit la demande. Et c’est la demande qui fixe le prix.

Construire autrement, un refus à la fois

Il serait facile de terminer sur une note fataliste. Mais l’entrepreneur qui témoigne ici a obtenu son permis sans payer — après trois tentatives et trois mois de patience, certes, mais il l’a obtenu. La preuve que le système, même gangrené, laisse encore une porte ouverte à ceux qui refusent de jouer le jeu.

La diaspora a un rôle particulier à jouer. Par ses allers-retours, par son pouvoir économique, par son regard extérieur, elle peut choisir de nourrir le circuit parallèle ou de l’assécher. Pas par des discours. Par des gestes quotidiens : un reçu exigé, un intermédiaire éconduit, un chauffeur testé sur ses compétences réelles.

Ce n’est pas spectaculaire. Ce n’est pas confortable. Mais c’est exactement comme cela qu’on bâtit un pays où le mérite finit par l’emporter sur l’enveloppe.

Préparer son retour

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